Dans une nouvelle étape de décentralisation voulue
par le gouvernement et de modernisation attendue par les
élus, doit-on suivre certaines propositions plus
avant-gardistes comme par exemple transférer aux
régions la propriété des forêts
domaniales.
A cette question, il faut répondre avec pragmatisme, en
ayant le souci d'innover tout en préservant les acquis
fondamentaux du système actuel qui a fait ses preuves
depuis deux siècles. Le Régime forestier
représente aujourd'hui un ensemble cohérent qui doit
évoluer, mais dont le socle qui en fait la solidité
et le caractère performant en matière de gestion
forestière patrimoniale durable doit être
préservé et renforcé.
Les propositions formulées ci-après tiennent compte
de cet impératif mais sculptent de nouveaux contours qui
apportent plus d'harmonie et d'efficacité fonctionnelle
à l'édifice.
Victor Hugo qualifiait la forêt de Fontainebleau de
"Monument de la nature" : il n'est pas souhaitable de classer
le Régime forestier au titre des monuments historiques
mais de l'adapter aux nouvelles lignes de force, actuelles et
prévisibles, de notre société.
1. Un impératif de fond : développer et
valoriser la forêt française et la filière
bois
La France a la chance d'avoir une forêt en expansion, tant
en surface qu'en production biologique, dans un monde où
la consommation de bois ne cesse d'augmenter alors que les
réserves disponibles ont tendance à diminuer
malgré les efforts de plantations et de renouvellement des
peuplements.
Il est paradoxal que cette potentialité française ne
soit pas pleinement mise en valeur, tant pour ses effets
bénéfiques directs en termes d'activité et
d'emplois locaux que pour ses effets indirects en termes de
gestion durable des espaces forestiers (toute forêt
produit du bois et une gestion multifonctionnelle doit en tenir
compte) ou de contribution aux grands équilibres
écologiques (l'utilisation du bois matériau et la
valorisation énergétique du bois même en fin de
cycle de vie a un impact très positif sur les
émissions de gaz à effet de serre).
Les communes forestières ne peuvent se satisfaire d'une
telle situation alors qu'elles disposent de 16 % du patrimoine
forestier français en surface. De plus, la forêt et
le bois tiennent une place beaucoup plus importante dans les
équilibres socio-économiques locaux que les seuls
flux marchands qu'ils génèrent directement, même
si ces derniers sont également essentiels pour certaines
communes.
Les communes forestières sont donc fortement
mobilisées pour développer les utilisations du bois,
notamment du bois dans la construction qui constitue le premier
débouché, et dynamiser les récoltes en
conséquence, en tenant compte de l'ensemble des fonctions
marchandes et non marchandes associées à cette
récolte. Un tel équilibre ne peut dépendre des
seules lois du marché où le "prix" du bois serait une
variable résiduelle, mais relève d'un dosage
délicat entre intérêt public et
intérêt privé : le développement durable de
la forêt et de ses ressources ne peut reposer uniquement
sur la compétitivité des entreprises, même si
celle-ci est indispensable et doit être
développée.
La réussite d'un tel dosage passe par une organisation
interprofessionnelle forte et équilibrée, capable de
transcender les intérêts particuliers au profit d'une
logique gagnant-gagnant pour l'ensemble de la filière.
Ainsi cet impératif de développer et de valoriser la forêt française et la filière bois passe :
2. Conforter une véritable logique de
développement territorial
L'examen du schéma du chapitre 3-3 (La politique
forestière et les politiques territoriales : structures,
outils et procédures - Situation actuelle) illustre le
fait que les outils de politique forestière pour la
forêt publique sont restés, par construction
historique, fondamentalement ancrés sur le plan
d'aménagement forestier à l'échelle d'une
forêt domaniale ou d'une forêt communale. Ce niveau
opérationnel garde toute sa pertinence aujourd'hui et
l'attachement des habitants à leur forêt communale ou
l'attachement des français dans leur ensemble aux grandes
forêts domaniales est un élément fort, qui fait
partie des fondamentaux de notre culture et de notre
société.
La pratique des plans d'aménagement forestier est,
d'ailleurs, à mettre au crédit de la politique
forestière. L'aménagement forestier permet, à
l'échelle d'une forêt, d'intégrer les
différentes demandes sociales identifiées, les
contraintes écologiques et les impératifs
économiques pour bâtir un projet viable, choisir des
objectifs et mettre en oeuvre un plan d'action à moyen
terme. Véritables outils d'analyse stratégique
appliquée avant la lettre, ces plans de gestion
pluriannuels sont aujourd'hui progressivement
réinventés par d'autres acteurs pour la gestion
d'autres milieux naturels (réserves naturelles?) ou dans
d'autres cadres (pays sortant d'une phase d'exploitation
"minière" de leurs forêts).
Ces outils ont prouvé leur efficacité, mais restent
liés à la nature de propriété d'une part et
à la nature forestière des terrains d'autre part,
même si ceux-ci intègrent souvent d'autres milieux
"paraforestiers". Le propriétaire, outre les aspects
techniques et patrimoniaux, doit aussi composer avec trois
logiques externes :
In fine, le plan d'aménagement forestier reste le
niveau opérationnel qui doit intégrer et se nourrir
des éléments de synthèse et des choix
effectués aux échelles territoriales pertinentes. En
conformité avec le Régime forestier et la politique
forestière nationale, il doit rester l'outil unique
d'articulation et d'intégration de la
multifonctionalité et des choix collectifs effectués
au niveau d'un territoire.
Encore faut-il que ces analyses ou ces choix, effectués
à d'autres échelles soient connus du
propriétaire et qu'ils aient été
réalisés en amont dans des processus
décisionnels qui intègrent pleinement la dimension et
les enjeux forestiers.
Les travaux de la CRFPF et la réalisation des ORF,
permettent de faire des analyses et des diagnostics pertinents
avec l'ensemble des représentants des services de l'Etat,
des collectivités territoriales, des partenaires
professionnels et de la société civile.
Les directives régionales d'aménagement et les
orientations régionales d'aménagement, au niveau
d'une région forestière, permettent d'affiner ces
analyses et de proposer des choix techniques pertinents et des
orientations pour les forêts comprises dans chaque
région forestière[1].
Ce dispositif a prouvé son efficacité mais il doit
pouvoir aujourd'hui s'adosser à un volet territorial fort
dans lequel la forêt trouve toute sa place. En effet, si
en dehors du socle du Régime forestier, la forêt doit
nécessairement prendre en compte d'autres politiques, il
est important, en retour, que ces politiques tiennent compte de
la forêt et que les acteurs forestiers soient
présents dans les processus stratégiques ou
décisionnels correspondants. Ceci est
particulièrement vrai dans le cadre de la montée en
puissance de l'intercommunalité et de l'élaboration
de projets d'ensemble sur un territoire pertinent.
En la matière, le facteur essentiel d'une meilleure
efficacité de la politique forestière dans son
ensemble ne se pose pas tant en termes de transfert de
compétences mais bien plus en termes de plein exercice des
compétences existantes, au service de la forêt.
Il reste que cette savante alchimie, qui ne fonctionne pas
à pleine puissance aujourd'hui, peut être
facilitée par quelques aménagements qui ont vocation,
non pas à complexifier le système, mais à
faciliter la pleine implication des collectivités et
à mieux prendre en compte la forêt dans les processus
territoriaux existants. Les propositions suivantes visent
à renforcer la complémentarité entre une logique
de gestion sectorielle nationale ancrée sur chaque
forêt et une logique de développement
territorial.
Cette volonté de conforter une véritable logique de développement territorial passe :
3. ONF et gestion des forêts communales :
vers une logique de gestion partenariale
déléguée
L'Office national des forêt fait souvent l'objet de
métaphores maritimes : de "navire amiral" de la forêt
française[2], figure de proue
de la politique forestière, au "super-pétrolier",
structure géante aux manoeuvres difficiles. Aujourd'hui,
l'ONF ne peut rester à l'écart des évolutions
présentés tout au long de ce rapport, au risque de se
transformer, à terme, en "vaisseau fantôme".
Si l'intérêt du maintien d'une structure nationale
forte ne fait aucun doute (cf chapitre 3.2), il est
nécessaire d'engager des transformations pour d'une part
mieux associer les communes forestières quand l'ONF agit
pour les communes forestières, dans le cadre du
Régime forestier ou d'autres missions de service public,
d'autre part pour être présent au côté des
collectivités dans l'élaboration et la mise en oeuvre
des projets territoriaux.
Cette évolution ne nécessite pas une restructuration
des statuts de l'EPIC national. A cet égard, l'approche
proposée pour le Conservatoire du littoral par Louis Le
Pensec dans son rapport[3] est
intéressante, avec la création de plusieurs
établissements publics administratifs de l'Etat (les
délégations du littoral), avec une compétence
territoriale limitée, et dont l'action est orientée
et encadrée par un autre établissement de l'Etat,
à compétence nationale (le conservatoire du
littoral). Une telle évolution apparaît toutefois
moins adaptée aux missions confiées à l'ONF dans
le cadre de la politique forestière nationale que le
fonctionnement en EPIC, avec le rôle essentiel de
l'établissement sur le marché des bois.
Au-delà de solutions "dures", il est préférable
? mais nécessaire ? d'engager des évolutions en
interne, à la fois dans les modes de fonctionnement et
dans les comportements, ces derniers étant le plus souvent
déterminants. A cet égard, les propositions
élaborées en ce sens lors des assises de la
forêt communale en juin 2001, conjointement par l'ONF et
la FNCOFOR, doivent être suivies d'effet. Elles sont
reprises pour la plupart dans les propositions suivantes.
Cette logique de gestion partenariale déléguée entre l'ONF et la forêt communale passe :
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[1] Région forestière au
sens de l'Inventaire forestier national : c'est une
caractéristique spatiale discrète synthétisant
les conditions locales du milieu forestier (géologie,
climat...). Il y a 309 modalités de région
forestière pour l'ensemble du territoire
métropolitain. La nomenclature des régions
forestières nationales et de leurs subdivisions
départementales est disponible sur le site
www.ifn.fr.
[2] Terme employé par
Jean-Louis Bianco dans son rapport La Forêt, une chance
pour la France.
[3] Le Pensec (L.) - Vers de
nouveaux rivages : rapport au Premier Ministre sur la
refondation du Conservatoire du Littoral. - Juillet 2001